Chine – Afrique, pourquoi les Occidentaux ont peur de ce rapprochement ?

Chine – Afrique, pourquoi les Occidentaux ont peur de ce rapprochement ?

Comme chaque année depuis 1991, le ministre chinois des Affaires étrangères a effectué une tournée diplomatique en janvier sur le continent africain, pièce majeure de l’influence internationale de Pékin. L’activité chinoise en Afrique, intense depuis plus de trente ans, a soulevé bien des craintes du côté des Occidentaux qui ont volontiers fantasmé les gigantesques investissements chinois. Le vieux dominateur a cru que Pékin reproduisait le modèle colonial pour faire main basse sur le continent. 

L’histoire a commencé en décembre 1963, lorsque le leader chinois Zhou Enlai (1898-1976) visita dix pays africains en deux mois, honorant particulièrement les indociles à l’Occident. Pour la première fois, la Chine s’adressait à l’Afrique noire. Il se rendit en Égypte, alors sous pression de l’Europe pour avoir nationalisé le canal de Suez, puis en Guinée et au Mali, qui avaient tous deux refusé la Communauté des États africains proposée par le général de Gaulle. Zhou Enlai venait y chercher du cobalt, nécessaire à son programme nucléaire, ainsi qu’un soutien politique. Misant sur la masse paysanne africaine pour attirer les bienveillances du continent envers le discours de la République populaire, il apportait déjà une alternative au modèle universaliste occidental qui se désagrégeait. 

Pékin et le développement de l’Afrique

Après ce voyage fondateur, la coopération entre la Chine et l’Afrique s’est immédiatement intensifiée. L’action chinoise s’est d’abord portée sur une stratégie de développement propre, clarifiée par Hu Jintao. Pékin a misé sur les organisations non gouvernementales, redoutables leviers d’influence à travers le monde. La Fondation chinoise pour la réduction de la pauvreté (APFC) et la Croix-Rouge chinoise ont ainsi été installées sur le continent africain pour accompagner de nombreuses activités financées directement par la Chine. Selon le directeur de l’Institut des études africaines de l’université normale du Zhejiang, Liu Hongwu, il existe une centaine d’organisations chinoises travaillant directement en Afrique. La plupart de ces organisations sont en réalité des GONGO (Gouvernement organisation non gouvernementale), organisées et en partie financées par le gouvernement. 

Chaque année, Pékin prévoit d’allouer des fonds destinés au continent dans le cadre de son programme d’aide à l’Afrique, une aide qui n’est jamais gratuite puisqu’elle se réalise généralement sous forme de crédit. En 2018 par exemple, Xi Jinping avait annoncé une aide de 60 milliards de dollars, concrétisée par des fonds mis à disposition pour des crédits sans intérêts, des financements d’importations de biens africains, et des soutiens aux entreprises chinoises. Participer au développement économique et humain de l’Afrique est le plan d’action chinois défini au Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) de Johannesburg en 2015 : « L’assistance de la Chine sera principalement utilisée dans le champ du développement des infrastructures, des soins médicaux, de l’agriculture, du changement climatique et dans des objectifs humanitaires, dans le but d’aider les pays africains à lutter contre la pauvreté, améliorer les conditions de vie et construire un développement indépendant. »

Une nouvelle forme de dépendance se crée entre le continent africain et l’Empire du Milieu et, au sommet Chine-Afrique qui s’est tenu les 29 et 30 novembre au Sénégal (FOCAC), des demandes africaines ont été entendues pour rééquilibrer la relation. Le gouvernement sénégalais s’est réjoui des promesses chinoises dans ce sens; il en attend maintenant la concrétisation.

Pékin investit le continent dans tous les sens du terme, avec des gains pour le développement de l’Afrique et une compréhension parfois meilleure des réalités que l’Occident. Mais les inquiétudes sur l’emprise chinoise sont réelles .

Importance économique

La Chine ne verrait dans le continent africain qu’une source de matières premières, avec pour objectif l’exploitation de précieux minerais et de terres rares indispensables à l’essor industriel et technologique du pays.

Ce n’est pas faux, mais résumer les intérêts de Pékin en Afrique à ce seul aspect serait une erreur, car les relations sont complexes: “L’Europe, les Etats-Unis et les autres puissances d’Asie ont détourné leur attention de l’Afrique qu’ils n’ont jamais perçue comme une opportunité. Le continent a toujours été vu sous le spectre de l’assistance humanitaire, de l’aide au développement; un endroit où surgissent des épidémies et des conflits”, analyse dans l’émission Tout un monde Eric Olander, cofondateur du china africa project, un observatoire des relations sino-africaines.

“La Chine s’est dit pour sa part: ‘[Les pays africains] sont au stade où nous étions il y a trente ou quarante ans’. Il y a vingt ans, elle a perçu l’opportunité de vendre ses produits bon marché: des téléphones, des biens de consommation courants, etc. Et puis il y avait aussi et surtout, à cette époque, l’opportunité pour Pékin d’en extraire les ressources”, explique Eric Olander.

Les ressources africaines ne sont cependant plus la motivation principale de la Chine en Afrique. L’intérêt pour les ressources du continent aurait même sensiblement diminué, car la Chine a largement diversifié ses sources d’approvisionnement ces dernières années: “Il y a vingt ans, les nouvelles routes de la soie n’existaient pas: la Chine dépendait alors de manière disproportionnée de l’Afrique en matière d’hydrocarbures, de minerais ou de bois par exemple. Mais aujourd’hui elle s’approvisionne partout: en Amérique latine, en Russie, en Asie du Sud-Est. L’Afrique a perdu en importance pour la Chine d’un point de vue économique”, note Eric Olander.

…et géopolitique

Et d’ajouter: “Mais politiquement, le continent est devenu extrêmement important. C’est d’ailleurs la clef aujourd’hui: l’Afrique est un bloc de 54 pays qui votent de manière très unie, voire homogène à l’ONU, au FMI, à l’OMS”. Soigner sa relation avec cet imposant bloc politique est devenu une nécessité pour la Chine qui cherche à accroître son influence internationale.

D’où de nombreux prêts octroyés à différents pays d’Afrique pour leur permettre de développer leurs infrastructures. Ces prêts sont d’ailleurs soupçonnés de créer une dépendance excessive à la Chine. Et de nombreuses voix critiques, notamment en Occident, laissent entendre que c’est en somme le but de Pékin. Les crédits octroyés – parfois à courts termes ou à des conditions peu transparentes – plongeraient les nations redevables dans le fameux “piège de la dette”.

Des accusations qu’Eric Olander tient à nuancer: “Le problème avec la rhétorique du ‘piège de la dette’, c’est qu’il n’y a absolument aucune preuve tangible que la Chine octroie volontairement des montants insoutenables dans le seul but de se saisir ensuite d’atouts stratégiques, lui permettant de ‘conquérir’ ces pays où de les ‘rendre dépendants’ d’elle. Est-ce qu’elle cherche à créer une dépendance? La réponse n’est pas si évidente. La Chine cherche à réorienter l’ordre international en sa faveur: elle veut être le cœur d’une nouvelle orbite centrée autour d’elle. Il n’est pas tant question pour Pékin de créer une dépendance que de créer les conditions lui permettant de se placer au centre du nouveau système. La nuance est de taille”.

La peur de la Chine

La peur de la Chine, en Occident, est autant vieille que virale. Elle apparaît, en 1895, quand la théorie de « darwinisme social » fait comprendre que l’Occident risque d’être « phagocyté » par l’Asie, en mouvement exponentiel. À l’époque, la Chine comptait quelque 340 millions de personnes, tandis que le Japon n’était pas le dernier élève en technologie. Cette peur est résumée par l’expression « péril jaune ». Elle est une réalité objective, en 1949, avec la présence de Mao, le communiste, à la tête du pays. Les ouvrages parus à ce sujet, à l’époque, en disent long. A l’exemple de Chine Rouge et péril jaune, de Pierre Lanares.

Obnubilée par le rêve de la délivrance, l’Afrique n’y fait aucunement attention. L’indépendance du Ghana, en 1954, ainsi que la tenue de la conférence de Bandoeng (23 pays d’Asie et 6 d’Afrique réunis pour parler « indépendance et non-alignement »), en Indonésie, l’année suivante, en constituent des ressorts irrésistibles. Il en ressort un mouvement de « fraternité » aboutissant au premier « pacte d’amitié » entre l’Afrique et la Chine. Celle-ci devient vite une pourvoyeuse en armes et en conseils pour la libération du continent. Avec des dividendes indéniables

En 2021, plus de sept décennies plus tard, la Chine défie les États-Unis dans quasiment tous les domaines. Elle les coiffe même au poteau pour certains d’entre eux. et au dela , conçoit et commence a réaliser ” ses routes de la soie” Un projet pharaonique, évalué à quelque 1000 milliards de dollars C’est une espèce de ceinture commerciale, qui relie la Chine à l’Europe, en intégrant l’Asie centrale, par un réseau de routes, de chemins de fer, d’oléoducs et des structures portuaires. Avec un embranchement par l’océan indien vers l’Afrique de l’est (Kenya).

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’Occident s’emballe. Ses médias en parlent avec frénésie et des plumes, dont certaines acérées, vont jusqu’à évoquer l’ambition par la Chine de vouloir « restructurer la gouvernance du monde ». La peur du « péril jaune », laquelle n’était d’ailleurs que latente, a donc refait surface. L’ouvrage de François Godement et Anigaël Vasselier, La Chine à nos portes, traduit bien ce sentiment.

Le pays de Mao est présent en Afrique. Mais, c’est à l’heure de la mondialisation. Cette tension, de basse intensité, entre les deux puissances doit, pour le continent, trouver sa place dans un jeu d’équilibre et de juste milieu. À l’évidence, la Chine vis-à-vis de l’Afrique se montre très généreuse, mais la peur est que cela puisse constituer une nouvelle forme de colonisation, insidieuse. Quant à l’Occident, il serait en train de revoir sa copie, semble-t-il. Dont acte.

À chacun donc ses peurs. Réelles ou supposées. C’est de bonne guerre !

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